Tableau ancien en brocante : 7 vérifications avant d’acheter une toile

Sur le stand, entre une caisse de vinyles et un lot de casseroles en cuivre, il y a ce paysage. Une rivière, deux vaches et un ciel qui vire à l’orage, le tout dans un cadre doré un peu écaillé. Le vendeur annonce une « huile du XIXe » à 60 euros en précisant qu’elle est signée.

Avant de sortir les billets, prenez dix minutes. La lampe de votre téléphone et une loupe de bijoutier qui grossit 10 fois suffisent pour écarter la plupart des mauvaises surprises, sans rien abîmer ni rien démonter. Le but n’est pas de jouer à l’expert, seulement de savoir ce que vous achetez pour le payer au bon prix (un marchand de tableaux des puces de Saint-Ouen ne s’offusquera pas de voir sortir une loupe, il en a vu d’autres).

Est-ce vraiment une peinture ?

Commencez par la lumière rasante. Tenez la lampe du téléphone presque à plat contre la surface et faites-la glisser lentement. Une huile ou une acrylique accroche la lumière de façon irrégulière, avec le bourrelet d’un coup de pinceau chargé, une zone épaisse à un endroit et ailleurs une couche si fine que le grain de la toile transparaît. Une impression reste plate. Ce que l’on prend pour de la matière n’est alors qu’une photo de matière.

Passez ensuite à la loupe, sur une zone unie comme le ciel ou un fond. Une reproduction imprimée en offset laisse apparaître une trame régulière de petits points de couleur disposés en rosace. Un tirage jet d’encre de qualité (ce que les galeries appellent une giclée) ne montre pas de trame mais une fine pulvérisation de gouttelettes, alors qu’une peinture offre une matière continue où les pigments se mélangent et se chevauchent.

Méfiez-vous des reproductions rehaussées. Certaines reçoivent une couche de gel transparent appliquée au pinceau pour imiter des touches en relief, si bien que le test de la lampe semble concluant alors que la loupe retrouve les points d’impression juste en dessous.

L’autre piège, plus typique des brocantes, a plus d’un siècle. À la fin du XIXe, on vendait des oléographies, des chromolithographies imprimées avec des encres à l’huile sur une surface texturée puis vernies pour ressembler à des tableaux. C’était la reproduction bon marché de l’époque. Une oléographie de 1890 a donc tout de l’ancien (vernis jauni, craquelures, parfois même le cadre d’origine) mais elle reste une image imprimée. Certaines ont beaucoup de charme au-dessus d’un buffet, à condition de ne pas les payer comme une huile.

Regardez enfin les bords, là où la toile se replie sur le châssis. Sur une peinture, la couche s’arrête de façon irrégulière ou laisse voir la toile nue. Sur une impression, l’image s’interrompt net ou continue sur la tranche avec une régularité de machine.

Que raconte le dos de la toile ?

Demandez au vendeur de retourner le tableau s’il préfère le manipuler lui-même. Le dos en dit souvent plus long que la face.

Regardez d’abord le châssis. Un châssis à clés porte de petits coins de bois dans les angles, que l’on enfonce pour retendre une toile qui s’est détendue. Un châssis sans clés, surtout s’il est collé, se récupère difficilement le jour où la toile se met à onduler. Observez aussi la tranche. En France, les toiles se tendaient traditionnellement avec des semences de tapissier, ces petits clous à tête plate, alors que des agrafes signalent un montage plus récent ou un remontage.

Une seconde toile, plus claire et plus neuve, collée au dos de l’originale indique un rentoilage. C’est une restauration lourde, rarement engagée sur un tableau sans intérêt, ce qui veut dire que quelqu’un a jugé celui-ci digne de cette dépense.

Cherchez ensuite les tampons. Depuis la fin du XVIIIe siècle, les marchands de couleurs marquaient leurs toiles et leurs châssis d’un cachet portant leur nom et leur adresse. Ces marques situent l’origine du support et sa période de fabrication, au point que la National Gallery of Victoria, en Australie, a mis en ligne une base des tampons relevés au dos de ses propres œuvres. Un cachet date pourtant la toile vierge, pas forcément la peinture. Il se copie aussi, puisque le faussaire Wolfgang Beltracchi allait jusqu’à coller d’anciens cachets de galeries au dos de ses faux.

Sortez enfin le mètre ruban. Au XIXe siècle, les fournisseurs ont fixé des formats standards numérotés de 0 à 120 et déclinés en trois séries, figure, paysage et marine. Une toile de 55 × 46 cm correspond ainsi à un 10 figure et une toile de 55 × 33 cm à un 10 marine. Tomber pile sur l’un de ces formats indique un châssis acheté tout fait, ce qui reste un indice et non une date puisque certaines marques les vendent encore.

Ces mesures servent aussi après l’achat. Si vous rapportez plusieurs trouvailles dont le cadre est abîmé, trop lourd ou visiblement rapporté, la face visible de chaque toile suffit pour commander des caisses américaines aux bonnes dimensions. Chassis-en-bois.fr les fabrique sur mesure dans ses ateliers en France, à partir de 18,40 € TTC en bois naturel. Ce cadre sans verre laisse la tranche apparente, ce qui tombe bien quand une signature ou un cachet déborde sur le côté. Il se fixe au châssis par quatre petites attaches vissées sur les côtés, ce qui suppose un bois sain. Sur une toile qui pourrait avoir de la valeur, demandez d’abord l’avis d’un restaurateur.

Ces craquelures sont-elles normales ?

Sur une huile ancienne, un réseau de fines craquelures n’a rien d’alarmant. C’est le vieillissement ordinaire d’une couche de peinture qui a séché puis suivi pendant des décennies les mouvements de la toile au gré de l’humidité.

Ce qui doit vous arrêter, ce sont les écailles qui se soulèvent. Sous la lumière rasante, leurs bords relevés projettent de minuscules ombres (ne passez surtout pas le doigt dessus pour vérifier). Une toile qui s’écaille continue de perdre de la matière à chaque manipulation, y compris dans le coffre de la voiture au retour. La refixer est un travail de restaurateur, dont le devis peut vite dépasser le prix d’une toile de brocante.

Gardez aussi un œil sur les craquelures trop régulières. Il existe dans le commerce des vernis craquelants en deux composants qui fissurent la couche de surface, après quoi on frotte une patine sombre dans les fentes pour les faire ressortir. À la loupe, ces fausses craquelures restent dans le vernis alors que les vraies traversent la peinture.

A-t-elle été retouchée ?

Une petite lampe torche UV, un accessoire bon marché, fait ici un travail étonnant. Sous ses rayons, un vieux vernis à base de résine naturelle (mastic ou dammar) prend une fluorescence vert-jaune assez uniforme. Les retouches et les repeints, posés plus tard par-dessus, apparaissent en taches sombres. Quelques points sombres sur une toile de 1880 n’ont rien d’anormal. Un ciel entier qui devient noir sous la lampe a en revanche été repeint ou dévernissé à part, ce qui mérite une question au vendeur.

L’examen fonctionne mal en plein soleil, alors passez sous un parasol ou à l’ombre d’un camion. Sans lampe, guettez les zones où la craquelure s’interrompt brusquement au milieu d’une surface toute craquelée, un indice fréquent de reprise.

Que vaut vraiment la signature ?

« C’est signé » est sans doute la phrase la plus entendue sur un stand de tableaux. Elle ne prouve pas grand-chose, car des milliers d’amateurs ont signé leurs toiles. Une signature peut aussi avoir été ajoutée bien après.

Le musée Kröller-Müller, aux Pays-Bas, en conserve un exemple parlant. Un bouquet de fleurs acheté en 1913 comme un Van Gogh porte un « Vincent » qui n’a pas été peint mais gratté dans une couche déjà durcie, au point de laisser voir la préparation blanche. Il s’agit très probablement d’un tableau d’amateur auquel on a ajouté la signature au moment où la cote du peintre s’envolait.

À votre échelle, le test reste simple. Une signature d’origine vieillit avec le reste du tableau. Si toute la couche autour est craquelée et que la signature reste lisse, brillante et posée par-dessus, elle est arrivée plus tard. Et si le nom vous dit quelque chose, tapez-le sur votre téléphone avec « huile sur toile » et « vente aux enchères », en vous méfiant des homonymes.

Le cadre vaut-il plus que la toile ?

Cela arrive plus souvent qu’on ne le croit. Au XIXe siècle, le bois sculpté a largement cédé la place au plâtre moulé et au mastic, plus exubérants mais moins résistants. Cherchez une écaillure ou un angle abîmé. Sur un cadre en bois, la couche blanche sous la dorure est mince et le bois apparaît vite, alors que sur un cadre moulé le blanc continue en profondeur et s’effrite.

Vérifiez ensuite que le cadre appartient bien à la toile. Une toile qui flotte dans la feuillure et qu’on a calée avec du carton, des trous de clous qui ne servent plus ou des angles recoupés, tout cela trahit un cadre rapporté. Le vendeur ne peut alors plus parler d’un ensemble d’origine.

Et si le cadre vous plaît davantage que le tableau, achetez-le pour lui. Un beau cadre ancien habillera un miroir ou une autre toile. Le calcul se défend.

Le prix colle-t-il à ce que vous avez vu ?

Ce que vous savez maintenant de la toile devient votre meilleur argument pour négocier. Une oléographie se paie comme un objet décoratif. Une huile qui s’écaille se discute en tenant compte du passage chez le restaurateur, tandis qu’une toile saine, au châssis à clés et sans repeint visible, mérite davantage même si elle reste anonyme.

Le moment compte aussi. Tôt le matin, vous avez le choix avant la foule. En fin de brocante, les marchands laissent plus volontiers partir les invendus plutôt que de les remballer.

Si un détail vous fait penser que la toile vaut mieux que son prix (un cachet ancien, un nom qui ressort dans les ventes, une exécution soignée), ne la nettoyez pas et ne la faites pas restaurer avant de l’avoir montrée. Un commissaire-priseur vous donnera une première estimation orale. Drouot Estimations la propose gratuitement au 7 rue Drouot à Paris ou à domicile. Ailleurs, l’hôtel des ventes le plus proche joue le même rôle. Méfiez-vous en revanche des « experts » autoproclamés, puisque ce titre n’est pas réglementé en France.

Et si tout est bon, il reste la meilleure partie, trouver le mur qui lui convient.